Parmi les sens qui sont mis à contribution dans l’expérience que l’on a du monde et plus particulièrement de l’art contemporain, la vue est sans aucun doute le plus dominant. Ne rien donner à voir constitue presque un affront au spectateur, lui procurant un sentiment de frustration qu’il n’est pas prêt d’oublier. C’est donc faire acte de résistance que de ne rien montrer, de pousser l’œil dans ses retranchements en l’interrogeant sur ses capacités à percevoir, à aller puiser au-delà du visible pour chercher ce qui se cache derrière la surface des choses.
Ensemble, Stéfan Piat et Brigitte Hoornaert réfléchissent à comment provoquer cette sensation de perte de repère par le biais de la photographie et de la vidéo, en alliant la fixité de l’image au travail sonore. De façon subtile, sans heurter le spectateur, ils induisent un déplacement qui vient mettre en péril la représentation que l’on s’était forgée jusqu’alors d’un objet ou d’un paysage. L’une des stratégies employées est de chercher à ralentir le regard du spectateur pour l’amener à prendre conscience des changements infimes qui surviennent à chaque fragment de secondes dans son environnement, qu’il soit naturel ou industriel. Dans la vidéo Dérive, qui a été tournée près de Charleroi, le duo a multiplié les points de vue autour d’un même terril, en cherchant à en capturer toutes les facettes. Les plans fixes s’enchâssent très lentement les uns dans les autres, presque imperceptiblement, donnant lieu in fine à une métamorphose complète de l’image. En travaillant la matière même de l’image grâce à un procédé de transformation, certaines parties du paysage se distordent tandis que d’autres s’estompent. La cime des arbres apparaît tantôt réelle, tantôt comme une trace fantomatique. En fixant le regard sur un détail, on arrive parfois à saisir certains changements alors que dans la vue d’ensemble ils nous échappent. L’image poursuit inlassablement sa course, elle nous fuit, comme la mémoire. La montagne chauve d’il y a quelques décennies, d’un noir de jais, est aujourd’hui recouverte d’un tapis de verdure et d’arbres qui oscillent gracieusement dans le vent, comme s’il en avait toujours été ainsi. Peu de gens se souviennent encore à quoi ressemblait ce monticule du temps de l’exploitation minière.
La série d’images intitulée Double vue fonctionne de manière différente : deux vues de rochers prises au cours d’un voyage dans les Highlands en Écosse sont présentées côte à côte dans un cadre. La distance entre les images force le rapprochement, suggérant un effet de stéréoscopie. Mais même en louchant de façon persistante, le spectateur n’arrivera jamais à recréer l’effet de relief ou de tridimensionnalité dicté par la mise en page de ces deux images. L'idée est plutôt d'emmener le spectateur à imaginer l'espace manquant à la photographie, ainsi que les autres points de vue possibles. Par ailleurs, l’ordre de lecture des images a été inversé relativement au mouvement effectué lors de la prise de vue, de sorte qu’on ne peut immédiatement s’identifier aux photographes. Le même procédé se répète dans les quinze diptyques ainsi formés, présentant des vues d’étendues désertes et rocailleuses, auxquelles le corps de l’observateur peut difficilement se mesurer en raison de la petite taille des tirages. L’expérience du regard est donc contraire à celle vécue par les artistes, qui se sont confrontés à l’infinitude du lieu, en cherchant un point de repère sur lequel projeter leur subjectivité, une sorte d’alter ego minéral. Les formes anthropomorphes des rochers nous rappellent tout à la fois à notre condition humaine, mortelle, ainsi qu’à la métamorphose incessante du vivant, saisi dans un instant prégnant.
Dans les œuvres de Stéfan Piat et Brigitte Hoornaert, le véritable sujet n’est pas tellement ce qu’il y à voir que le processus même d’enregistrement du réel. D’où l’usage et la place du preneur de son dans leur dernière vidéo, qui apparaît immobile au centre de l’image. Sa présence physique reproduit l’expérience sonore que l’on peut faire si l’on se tient à cet emplacement exact, vis-à-vis d’une parabole qui amplifie les vibrations produites par le mouvement des vagues suite au passage des bateaux dans le fleuve. L’écoute au casque permet d’être immergée par cet environnement aquatique tandis que l’image produit plutôt une sensation de mise à distance. En donnant une place importante à ce qui se passe en hors champ, les artistes viennent souligner l’écart préexistant entre la perception visuelle et sonore. L’ombre du radar qui se trouve derrière agit quant à elle comme une sorte de métronome, battant la mesure du temps qui s’écoule. À quoi peut donc rêver l’opérateur tandis qu’il enregistre ces ondes ? Nous ne le saurons jamais. C’est à l’imaginaire à venir combler l’absence et les limites de nos perceptions.

Septembre Tiberghien, 2015